
On commence à rentrer dans le vif du sujet. On se rapproche du tournage. Vous avez fini d’écrire votre film ? Vous le réalisez en plus ? Eh bien, c’est le moment de dépouiller votre scénario, première étape indispensable afin de bien préparer son tournage.
Attention, cet article est long.
Le dépouillement, qu’est-ce que c’est ?
C’est, à peu de choses près, le même procédé que lors des élections. Plutôt que d’ouvrir l’urne de vote, d’en sortir les enveloppes et de dénombrer les voix allant à tel ou tel candidat, il suffit d’ouvrir le fichier PDF de votre scénario — ou votre précieux scénario relié — et de commencer à tout relire très attentivement.
Contrairement aux enveloppes électorales, le scénario est un tout petit peu plus subtil et il faut beaucoup de patience et de concentration pour ne pas rater un accessoire, un décor, un lieu, ou encore un costume, important.
En effet, pendant le dépouillement, votre tâche est de déterminer, à partir du scénario, les accessoires nécessaires, les machines nécessaires, les équipements indispensables, l’éclairage, le maquillage, les effets spéciaux, les techniciens, les acteurs, les figurants, les silhouettes, etc.
Mais pourquoi ?!
Eh bien, tout simplement, parce que ce document s’adresse normalement à tous les chefs (de poste) présents sur les tournages. Tous ces techniciens chargés de construire les décors, ceux chargés de conduire les acteurs, ceux s’occupant des figurants, ceux encore qui doivent les maquiller, ceux qui doivent préparer les effets, le matériel, bref, tout ce petit monde a besoin de savoir quoi planifier et surtout, quand le préparer.
Comme un exemple vaut mille mots, prenons un exemple simple.
Explications

Si je souhaitais dépouiller ce scénario-ci, je commencerais par indiquer le numéro de séquence. En effet, un scénario, c’est long et rempli de séquences, ainsi que son intitulé complet, parce qu’on est jamais trop prudent, c’est-à-dire : 1. JOUR. LOCAL ASSOCIATIF. BUREAU.
Facile, n’est-ce pas ?
Maintenant, il faut identifier le nombre de personnages, de figurants et de silhouettes : un seul (1), PAUL. Zéro (0). Zéro (0).
Pourquoi vais-je autant dans le détail ? Eh bien, tout simplement parce que ceux à qui s’adresse ce document pourraient croire à un oubli. Il vaut mieux en mettre trop que pas assez.
Continuons de dépouiller notre scénario. Passons au costume :
Jean délavé, une chemise déchirée, une chaussure.
La coiffure de notre personnage n’est pas détaillée, elle sera laissée à la libre appréciation des HMC, à défaut, du réalisateur, à défaut, de l’acteur/actrice lui-même/elle-même.
Il faut en faire de même avec le maquillage, qui n’est pas spécifié ici non plus. C’est-à-dire que le scénariste n’explicite pas si le personnage de Paul a de larges cernes sous les yeux, ou encore un œil au beurre noir, ou encore une large cicatrice sur le front.
Poursuivons avec les accessoires :
Une tour d’ordinateur aux ventilateurs visibles (et bruyants), un écran (scintillant, de préférence), une tasse de thé.
Voilà, on a terminé.
Non, je plaisante.
Passons désormais aux effets spéciaux : ventilateur d’ordinateur bruyant. Écran qui scintille.
Pourquoi placer des effets spéciaux sur ces éléments ?
Question légitime.
On peut tout aussi bien rajouter du son au montage et donc, il faut prévoir d’enregistrer le son de ventilateurs défectueux, ou en surchauffe. Ou bien, il faudra acheter, auprès d’une banque de son, l’effet sonore nécessaire. Dans les deux cas, c’est un ajout à la scène auquel il faut penser au préalable afin de ne pas arriver sur le plateau et de découvrir que l’ordinateur est parfaitement silencieux.
L’écran qui scintille peut aussi être remplacé au montage grâce à un simple effet spécial : incrustation sur fond vert de l’écran. Mais, dans ce cas-ci, il faut penser à afficher un fond vert ou bleu sur l’écran, pendant le tournage.
Dans l’autre cas, celui où l’effet est « pratique » est donc réalisé durant le tournage, il faut un écran défectueux.
Dans les deux cas, cet aspect doit être travaillé, vérifié et préparé assez tôt.
Retour au dépouillement.
Pour cette scène, les lignes : Véhicules, Armes et Animaux resteront vides.
De même que pour les lignes : mise en scène et image, n’ayant pas d’explosions à mettre en œuvre, ni véritablement l’usage d’un steadicam, d’une grue ou d’un quelconque appareillage de grande envergure pour la caméra, pour cette scène.
Cependant, nous remplirons le dépouillement avec une mention pour les Cascades : Paul pousse l’ordinateur qui chute.
Il faut effectivement prévoir la chute de l’ordinateur. Si la prise n’est pas bonne, il faudra un ordinateur de remplacement, notamment. Mais, aussi, et surtout, parce que même si cet acte est parfaitement anodin, en tombant l’ordinateur peut abîmer le matériel de tournage et possiblement blesser l’acteur.
Il serait utile de spécifier à la Production ou à la Régie qu’un thé chaud devrait être préparé afin que l’acteur ne se retrouve pas avec une tasse vide dans les mains.
De même, on pourrait ajouter en divers : logo de l’association, car dans la mesure où le réalisateur privilégierait un tournage avec un écran scintillant, il faudrait que le logo s’affiche sur cet écran pendant le tournage.
Enfin, pour les machinos/électros, à qui l’on spécifierait aussi l’usage d’une grue ou d’un steadicam, s’il y avait eu un besoin spécifique, dans notre cas, il faut indiquer pieds et lumières.
C’est fini, maintenant ?
Pas tout à fait.
Il faut désormais ajouter une petite description de la scène à tourner, car dans un scénario, il se peut que des scènes se déroulent au même endroit et dans les mêmes configurations.
Description : Paul entre dans le local associatif où la machine surchauffe, il s’énerve et pousse la machine.
Temps de tournage : disons deux heures, parce qu’on est lent et qu’il faut mettre en place l’ordinateur qui surchauffe.
Et, ça se présente comment ?
Vous pouvez en faire une liste. Ici, on préfère les tableaux.

Il faut répéter l’opération autant de fois qu’il y a de séquences dans votre scénario.
Comme on est sympa chez CLAP ! Ça Tourne !, on vous fournit notre modèle en deux versions, l’une en PDF modifiable, l’autre au format excel.
Ce document est important, primordial même. Toute l’organisation, ou presque, repose sur ce dernier. Ainsi, si par malheur l’un de vos acteurs tombe malade, s’il se blesse, en un rapide coup d’œil vous pouvez voir ce que vous pouvez tourner à la place. En cas de mauvais temps aussi, vous pouvez visualiser très rapidement quelles séquence en intérieur sont “tournables”, et ainsi de suite.
Désormais, parlons préparation de tournage.
Préparer son tournage
On pourrait croire que le tournage approche, qu’il se matérialise, une fois le dépouillement terminé. Loin, très loin de là.
En théorie, il faut encore établir ce que l’on appelle communément la Feuille de service.
Il s’agit, en fait, d’un autre tableau barbare, où pour chaque département de production, il est indiqué ce qui doit être préparé pour tel jour, à telle heure, avec quels moyens. Mais, comme on est chez CLAP ! Ça Tourne ! qu’on a peu de budget, voire pas du tout, on se contentera du dépouillement pour organiser notre tournage.
La Feuille de Service bénéficiera de son propre article, ajouté en fin de guide.
Au commencement…
Il y a le découpage technique. Le fameux découpage technique. En quoi consiste ce document ?
En peu de mots, à découper en plans le scénario.
Une nouvelle étape longue, laborieuse, fastidieuse mais également indispensable. Il s’agit du moment où le scénario, l’histoire écrite se transforme en image, au moins dans votre esprit. Il est question de voir ce qui a été écrit, décrit et ce qui sera joué par les acteurs (trices).
Les plans au cinéma
Avant de passer à l’élaboration de ce document, voyons rapidement l’échelle des plans afin de pouvoir préparer correctement le découpage technique.
| Valeur du plan | Description et usage |
| Plan Général | Ce type de plan est très souvent une vue aérienne et permet de situer l’époque, le contexte, la géographie du lieu où se déroule l’histoire. Il place le monde dans lequel évoluent les personnages, typiquement Gotham vue du ciel. |
| Plan d’Ensemble | Ce type de plan est moins global et nous rapproche légèrement de l’action et des personnages, par exemple le manoir de Bruce Wayne. |
| Plan Moyen / Plan Large | Il s’agit d’un plan dans lequel le personnage apparaît de la tête aux pieds, dans son environnement. Il est plus rapproché que le plan d’ensemble, mais conserve une certaine distance. |
| Plan Américain | Le plan par excellence dans les westerns, le personnage figure à mi-cuisse, au niveau du holster, c’est un plan de confrontation mais également un plan passe-partout. Très pratique pour couvrir une scène de dialogues. |
| Plan Rapproché Taille | Davantage rapproché que l’Américain, ce plan-là cadre le personnage à partir de la taille. |
| Plan Rapproché Poitrine | Plus proche encore, le personnage apparaît à partir de la poitrine, il s’agit d’un plan plus intimiste, utile pour les scènes de dialogues afin de « casser » le plan américain, mais c’est aussi le plan privilégié lorsque l’on souhaite se focaliser sur les réactions des personnages sans entrer dans le gros plan. |
| Gros Plan | Là, plus aucun doute, on est proche. Très proche. Le but est de se focaliser uniquement sur la réaction, sur l’émotion, sur l’intime, mais avec une certaine distance, encore. |
| Très Gros Plan | Cette fois-ci, on est dans le détail. Les lèvres, un œil, une blessure, une cicatrice, etc. |
| Insert | En général, l’insert sur (nom de l’objet), l’insert concerne les choses. Notre écran scintillant, par exemple. Les ventilateurs… Il se décline aussi bien en Plan Large qu’en Très Gros Plan. |
Comme on aime bien les tableaux, voyons rapidement aussi les différents mouvements possibles.
Les mouvements
| Mouvement | Description |
| Panoramique (haut, bas, gauche, droite) | Ce type de mouvement s’effectue avec une caméra fixe sur son trépied, la caméra tourne à l’aide de la rotule dans la direction souhaitée. |
| Travelling (avant, arrière, latéral, etc.) | Ce type de mouvement s’effectue sur rail avec ce qu’on appelle un Dolly, ou chariot. La caméra avance physiquement en avant, ou en arrière vers ou depuis le sujet filmé ; ou encore, sur le côté, aux côtés du sujet filmé. Le travelling peut aussi se faire sur une tyrolienne, les possibilités sont illimitées. |
| Zoom (avant, arrière) | Ça, c’est transparent. On évite d’en faire lorsqu’on tourne un film, mais peut-être utilisé pour quelques effets stylistiques. |
| Steadicam | Le steadicam est un stabilisateur mécanique ou électronique qui permet de stabiliser la caméra et d’obtenir ainsi du mouvement « fluide » et net. |
| Grue | Ici, la caméra est installée sur un pied, trépied, et est élevée au moyen d’une grue. On peut aisément ajouter un travelling à la grue, ou un panoramique, les possibilités sont multiples. |
| Aérienne | Au moyen d’un drone, ou d’un ULM, ou encore d’un hélicoptère. |
Retour au découpage
Maintenant que nous avons (re)vu les plans, on peut aisément préparer le découpage du scénario, séquence après séquence.
Il y a trois écoles, au moins, pour cette tâche.
La première consiste à remplir un tableau où figurent l’ensemble des plans à tourner, séquence après séquence. Pour la deuxième, on ajoute directement dans le scénario, avec une couleur et une police différentes, les différents plans à tourner. La troisième se fait avec un scénario imprimé et des surligneurs, il suffit alors de surligner les descriptions, actions et dialogues à tourner avec une certaine valeur de plans et de répéter l’opération dans autant de couleurs différentes et autant de fois que nécessaire, puis sur une feuille à part, de regrouper l’ensemble des plans. Ça crée un très beau coloriage, mais on peut s’y perdre.
Un petit modèle de découpage technique au format excel et en PDF modifiable.
Mais ensuite…
Reprenons donc notre dépouillement. Survolons rapidement les séquences et regroupons dans un premier temps celles qui se déroulent au même endroit, dans les mêmes décors.
Une fois celles-ci rassemblées, il faut passer à une partie cruciale qui se fera, dans notre cas, à la technique perfectible et fortement faillible dite du « doigt mouillé ».
À partir du scénario, de la longueur des dialogues, de la complexité de la scène, du nombre de plans prévu dans le découpage technique, il faut estimer la durée de tournage afin de déterminer le nombre de séquences pouvant être tournées le même jour.
Dans le monde de la production professionnelle, on estime qu’on tourne rarement plus d’une minute utile par jour.
Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’au cours d’une journée de huit heures de tournage, en général, malgré tout ce qui a pu être tourné, seulement une vraie minute sera montée et exploitée, ensuite. (C’est souvent plus qui est monté et exploité, mais il faut impérativement garder à l’esprit la difficulté d’un tournage et l’impossibilité de tourner autant de scènes, autant de plans, en une seule journée.)
— Par ailleurs, certains ouvrages1 destinés aux étudiants indiquent qu’il est impossible de tourner plus de six plans par jour. Dans notre pratique, c’est possible, au prix de la fatigue et de journées à rallonge. Mais, avec la bonne équipe : c’est possible.
Dans notre monde à nous, on va remplir la journée, tout en gardant à l’esprit qu’il sera presque impossible de tourner dix minutes utiles par jour. Autrement dit, il faut veiller à ne pas prévoir de tourner plus de dix minutes par jour, donc : pas plus de dix pages, par jour, à peu près.
Compliqué, n’est-ce pas ?
L’heure du repos n’est pas encore arrivée…
Mais, on s’en approche. Lentement, doucement.
Une fois qu’on a découpé le film, qu’on a trié nos séquences, qu’on a dépouillé le scénario, il faut, selon la complexité de la production :
- Trouver les costumes nécessaires, dans les vieux vêtements, dans des magasins spécialisés, dans des friperies ;
- Trouver et/ou fabriquer les accessoires, soit avec beaucoup d’huile de coude, soit en investissant dans lesdits accessoires ;
- Repérer les décors, trouver les lieux de tournage ;
- Trouver son équipe technique ainsi que ses acteurs et actrices ;
- Préparer les plannings de tournage.
Nous voyons tout de suite ce cinquième point.
Préparation des plannings de tournage
En quoi consiste cette étape ? C’est limpide, normalement. Sauf que non.
Il y a deux plannings à élaborer.
Le calendrier de tournage
Le premier, qu’on appellera CALENDRIER DE TOURNAGE, regroupe tout simplement les séquences/scènes tournées, grâce au dépouillement effectué auparavant, ainsi qu’au triage et au chronométrage des séquences.
C’est le moment où vous définissez l’ordre de tournage, en fonction de l’effet recherché : JOUR ou NUIT ou encore, SOIRÉE ou APRÈS-MIDI, parce qu’on ne tourne que très rarement un film dans l’ordre, ou encore en fonction du nombre d’acteurs(trices) requis sinon disponibles, et ainsi de suite.
En bref, pour bien préparer son tournage, il faut d’abord connaître les disponibilités des lieux, des acteurs(trices) ; sinon ne pas craindre d’imposer des dates, estimer (et miser sur) la météo (pour les extérieurs), s’assurer que les costumes sont prêts, comme les accessoires et l’ensemble du matériel. Seulement à ce moment-là, on peut préparer son tournage, pas avant.
Préparer les calendriers permet d’estimer la durée totale du tournage, bien que le dépouillement, le découpage technique et le chronométrage puissent, à eux seuls, déjà, donner un ordre d’idée sur la durée de tournage du projet.
Et, les plans de tournage
Le deuxième planning qui se prévoie, le plus tôt possible, est… devrais-je même dire sont les PLANS DE TOURNAGE. Ils sont plus importants que le calendrier. Ces plans-ci détaillent l’ordre de tournage des plans, des séquences du scénario.
Car, une fois encore, on ne tourne pas les plans dans l’ordre alphabétique mais dans l’ordre le plus pratique.
On ne s’amuse pas à déplacer la caméra, l’éclairage, les acteurs(trices) à chaque plan, surtout sur des séquences longues où l’on peut être amené à reprendre des valeurs de plans déjà tournés.
On regroupe les plans similaires pour les tourner ensemble et sur les productions les plus audacieuses, pour les séquences dans lesquelles les effets sont similaires (JOUR/NUIT, etc.), les lieux sont similaires et où les mêmes acteurs(trices) sont requis(es), on tourne l’ensemble des plans de même valeur, avec les mêmes configurations de plateau, avant de changer de valeur de plan.
Et ce, parce que installer puis déplacer le matériel prend énormément de temps, plus de temps que de tourner.
Si nous reprenons notre exemple, avec notre découpage technique, nous commencerions par tourner les plans C puis F. Nous continuerions avec le plan D. Enfin, comme la production était au courant qu’il nous fallait un ordinateur de remplacement, nous tournerions les plans A et B. Enfin, nous conclurions nos deux heures de tournage avec le plan E.
Facile, non ?
Bonus :
Vous êtes arrivé(e) jusqu’ici, félicitations ! On vous fournit quelques documents pour planifier votre tournage.
Au programme : CALENDRIER DE TOURNAGE (et en PDF modifiable) et PLAN DE TOURNAGE (et en PDF modifiable).
- Le manuel de la Production. J. Monestiez. ↩︎




